Tadjikistan

carte du Tadjikistan 

 

 sur la route de Karakol

13.04.2014: Nous avons du mal à y croire. Et pourtant il fallait s'en douter! Les Kirghizes, autant militaires que civils, nous avaient assuré l'entrée du Tadjikistan sans nécessiter de visa. Deux jours de marche plus tard, à 4280 m d'altitude, le chef douanier Tadjik nous informe de notre nouveau demi-tour. Seul Bishkek nous délivrera un visa, évidemment obligatoire...
Après une nuit chez les douaniers, forts accueillants, de la frontière de KizilArt, nous marchons une fois encore sur nos pas... Pauvres de nos équidés! Nous, tirans, les obligeant à marcher tous ces kilomètres pour rien...

Environ une semaine plus tard, après une rencontre inespérée avec la formidable famille de Bourma qui nous accueille, nous avons nos visas en poche. Cette fois, c'est sûr, nous quittons définitivement le Kirghizstan! C'est donc pour clôturer en grandes pompes ce départ que nous nous faisons tirer dessus par un soldat au milieu de la zone de non-droit qui sépare les deux pays.
Mon sale caractère m'aura définitivement appris que la vengeance ne mène à rien, sinon à perdre. Harcelée depuis la veille et suivie toute la matinée par ce militaire alors que je marchais seule dans ces montagnes où personne ne vit, je perdis mon sang froid. Quand David (parti faire des provisions) me rejoigna enfin, nous passâmes près de sa voiture. Le soldat s'était bien éloigné. Je ne pu me retenir de dégonfler un de ses pneu.
Erreur. deux tirs. Pas loin...
Alors que nous tentons d'accélérer la marche de nos lents herbivores pour rejoindre une maison que nous savons à deux kilomètres, le soldat nous coince. Seul, au milieu de nulle part, vérifiant à la jumelle les alentours, il nous menace de son fusil, sécurité enlevée, doigt sur la gachette. Il est sacrément énervé et gueule qu'il va nous tuer.
Le calme de David et l'argent que nous lui tendons de par son chantage fini par régler l'affaire. 20 euros lui suffit pour notre vie. Nous sommes libres de partir suite à son discours moralisateur. Ô mauvaise femme que je suis! Et Ô lui, bon musulman! Qui m'harcèle tout de même depuis la veille et qui nous a presque ôté la vie pour un peu d'air...

P1150586r   Barbelé 

le caillou 

le cimetière de Marco Polos ou le massacre d'une merveille

   bergerie vide

22.04.2014:
Si le froid persiste encore (nous alternons toujours entre 3000 et 4000 mètres) les habitants de Sari-Tash ne mentaient pas, ici, la neige n'est plus. Les premiers plateaux du Pamir sont de grandes étendues de caillasse et de terre s'afinant parfois jusqu'à devenir sable. Sable zébré du vent qui souffle par bourrasques et souvent l'emporte dans dans ses tornades, qui, se déchirant, répand l'ocre dans les airs. L'herbe est rare, mais existe ici et là sur quelques mètres carrés. L'eau aussi, de flaques à ruisseaux.

  

pamir


Jusqu'à l'entrée de la vallée de Bartang pèse toujours sur nos épaules le risque des loups. le rythme des longues journées de marche ponctuées d'une seule courte pause-déjeuner se maintient donc. Avec toujours la nécessité vitale de passer la nuit dans un lieu fermé ou proche d'autres humains. Cependant il nous faut attendre encore un peu avant de faire réellement connaissance avec les Tadjikes car la région est majoritairement habitée par des Kighizes.

Mais bien qu'originaires du pays voisin et ayant la vie dure du fait des conditions naturelles environnantes, il y a dans leur comportement une douceur et un respect qui jusque là n'était pas habituel.

Les frontières ont l'étonnant pouvoir de concentrer des caractères en leur sein sans laisser possible le moindre débordement géographique.

 

A riviere de selred

28.04.2014:
La dernière fois que nous avons parlé à quelqu'un c'était il y a cinq jours. A ce moment là nous étions sur cette piste peu visible où passent parfois des 4x4.

L'homme était clair : "vous allez toujours tout droit tout en restant le plus à droite possible, puis, lorsque vous arriverez à la rivière (Bartang) ne la quittez plus. Elle vous mènera jusqu'à Kudara. Sur la route vous ne croiserez qu'un seul hammeau nommé "Ak-Tash"." Simple. Si l'on omet que des dizaines de pistes partent à droite et à gauche, que des rivières et ruisseaux coupent rapidement notre route, et qu'au jour d'aujourd'hui nous avons atteind "Ak-Tash", là où la piste s'arrête...

Bartang, chemin des bergers

 

Notre grossière carte d'Asie-centrale ne nous est d'aucune utilité.
Il nous faut suivre la rivière, alors nous insistons dans cette direction en suivant les traces et excréments de vaches et moutons tout en priant pour que ces approximatifs chemins de bergers mènent bien à Kudara, qui se trouve encore à environ 100 kms devant nous. Heureusement que nous avions prévu des provisions!


Le chemin est complexe, nous pensons plusieurs fois être bloqué, mais chaque fois un détour nous permet de continuer notre route dans les gorges encaissées de cette vierge et magnifique vallée du Pamir.

 

L'énergie de ces montagnes est surprenante, lumineuse, forte, elle nous empli et nous ne pouvons que l'aimer en retour, bien que sa magie équivale à ses dangers.

Les difficultées sont lourdes, d'autant plus pour Cortex et Rassoudok ce qui laisse suspendre une inquiétude permanente. Par chance nous ne débâtons qu'une seule fois, mais de nombreux passages auront entraîné de fortes émotions. Nous traversons plus de 10 fois la rivière et marchons le long de pierriers plus dangereux les uns que les autres.


Ici la montagne est vivante, les roches roulent compulsivement sous l'impulsion de son poumon. Sans cesse elle respire, sans cesse les cailloux en sont signe. Sans cesse nous écoutons son ronflement respectueusement, avec tout de même la conscience que si nous la fâchons elle ne nous le pardonnera pas. 

      

4.05.2014:
Un vent de soulagement caresse nos quatre têtes. Au même instant que la fin du jour point Kudara. A partir de là se doit d'apparaître une piste carossable.
Alors que nous entrons dans le petit village où les herbes sortent à peine encore du sol nous rencontrons Nitshou qui nous invite de ses grands yeux vert "Tshaï?" (un Thé?) Il est temps de découvrir le Tadjikistan! On nous installe dans ce que je nommerais la maison commune du village. Le sol est en terre avec en son centre un poêle à bois dont la sortie s'effectue par une petite verrière au centre d'un dôme de bois croisés, lui même au centre du toit. Autour du poêle, en forme de "U", des estrades où s'assoir. Nous goûtons notre premier "Shir Tshaï" (Thé mélangé à du lait, du sel et du beurre où sont trempés des morceaux de pain) dans une maison traditionnelle Pamiri où très vite de nombreux habitants, femmes, hommes et enfants, viennent nous rejoindre. Malgré le nombre de personnes présentes dans la pièce et la curiosité de chacun les discussions se font dans le calme, la douceur, les sourires. Il y avait bien longtemps que nous ne nous étions pas sentis aussi à l'aise en compagnie de nos semblables. La fêllure psychologique provoquée par les contacts agressifs à répétition du pays précédent peut enfin cicatriser.

 

        la famille de mardjuda

maison Pamiri

 

pamir


Au passage des villages suivant nous comprenons rapidement que l'accueil est coutume tant les mains s'agitent, même au loin, pour nous inviter. Mais là où nos yeux s'équarquillent le plus, c'est à l'approche du village de Rukhsh. L'herbe est d'un vert si éclatant qu'il semble faux! D'ici nous voyons déjà des arbres tout en fleur.

L'eau provenant d'un ruisseau surplombant le village est acheminée de part et d'autre permettant à l'herbe, la luzerne, au blé et aux légumes de pousser. C'est incroyable! Au millieu des cailloux et de la poussière la main de l'Homme à créée un paradis de la taille de son village. Les larmes aux yeux me viennent, si l'Homme peut être monstrueux et destructeur, l'image qui nous fait face est celle même de la création et de toute la beauté dont l'homme est capable. Seule une bien malheureuse contrepartie, la proscription de la liberté animale dans ce lieux où l'herbe est si rare.
A partir de ce village même notre route est ponctuée de petits paradis d'une nature splendide au milieu de déserts végétaux où les habitants nous assaillent de sourires et de "Shir Tshaï".

les petits paradis du Pamir

 

 Khamida.bergère        

       

 

La communication est facile, les Pamiri parlent Russe, Tadjik, et parfois anglais, bien qu'ils aient leur propre langue (le Pamiri, dont il existe 7 patois différents. Ils ont également leur propre religion (Ils sont Ismaélites, branche musulmane du soufisme) différente des Tadjiks. Ce sont des gens ouverts qui acceptent chacun sans imposer leur vision du monde.

C savnopred

      

Les propos d'un homme croisé sur notre chemin sont fortement représentatifs de ce que nous avons pu ressentir au contact de cette population: "Sur cette terre physique nous sommes tous frères, en conséquence nous devons tous nous respecter et nous entraider, peu importe l'origine ou la religion."

Cho, professeur de musique qui ne marche pas moins de 20kms aller-retour chaque samedi pour enseigner dans le petit village de Savnop

tenue traditionnelle Pamiri

 cultures coté Afghan

12.05.2014:
La rivière Bartang rejoint celle de Panj dans un flottement. La vallée magique reste derrière nos pas alors que nous rejoignons la route, asphaltée, reliant Rushan à Kharog, la ville centrale de la région du Pamir. Nos yeux sont grands ouverts sur l'Afghanistan. Seule la rivière de quelques mètres nous sépare des bergers et de leurs chèvres Afghanes dont les bêlements nous parviennent. La végétation recouvre enfin toutes terres, surplombées par les neiges. Le mystère de la vie rayonne plus que jamais. Entrons dans sa danse, voir ce que le futur nous réserve.

 

 

 

De Rushan à Khorog l'asphalte nous guide vers la civilisation. Dans tout le Badakhshan (nom de la région du Pamir) on parle de Khorog comme la ville du coin, que l'on habite à 20 ou 300 kilomètres de là. Même à Kudara, premier village rencontré dans la vallée de Bartang, les sacs de farines en proviennent.
C'est l'eau à la bouche que nous approchons la cité. Depuis quelques jours déjà on nous souffle qu'il est possible d'y acheter des tomates, des concombres, des aubergines, des carottes et autres légumes frais venant des environs chauds de la capitale. Nous n'avons pas touché à un aliment vivant depuis si longtemps! Si ici le printemps démarre à peine, dans d'autres contrées l'été s'installe.
Nous avons en tête un arrêt d'au moins quelques jours. Cortex et Rassoudok ne sont pas contre, après ces trente jours de marche relativement régulière il leur faut du repos. Tout autant qu'il nous faut des renseignements concernant notre futur cheminement. Pour ce faire, après avoir rencontré une adorable famille nous accueillant, nous nous présentons à l'ambassade Afghane, nous questionnons les locaux, et rencontrons les marchands Afghans qui travaillent au petit marché ouvert qui leur est dédié chaque samedi.
Tout se présente plutôt bien. Il semble facile d'obtenir des visas et le chef douanier Afghan rencontré au marché nous assure son autorisation d'entrer avec les ânes, après un clin d'oeil franchement déplacé. La seule difficultée reste liée au transport, car si pour rejoindre l'Inde nous sommes forcés de traverser cette zone, nous ne comptons pas prendre plus de risque qu'il ne le faut. Les piétons que nous sommes se verront donc une fois de plus obligés d'entrer la carcasse d'un véhicule. Cependant, si le jeune guide touristique Afghan qui nous fait face peut nous aider à trouver un transport jusqu'à destination, il se trouve que la route la plus directe, et la plus sûre, ne sera ouverte que dans une vingtaine de jours. Le temps pour les dernières neiges de fondre.
C'est pour ces raisons de nécessaire patience que nous entrons le poste d'immigration. L'esprit sûr nous demandons la prolongation légale des 15 jours auquel nous avons droit. Le coeur plein d'espoir nous ajoutons une requête pour obtenir un nouveau visa nous permettant de rester encore un peu plus longtemps. Refus des deux. On a beau être au centre administratif du Pamir, une simple prolongation ne se fait que depuis Douchanbé, la capitale. "Mais c'est à 600 kms???"
Peut-être, mais c'est comme ça. Cage infernale de l'illogique irréflexion bureaucratique. Par contre s'enregistrer, ce qui est indispensable sous peine d'amende, ça c'est possible. Voilà comment, entre autres méandres de notre absent permis pour l'entrée en Badakhshan, nous confions, par obligation, nos passeports entre les mains de la police.

 

21.05.2014:
A l'approche du commissariat où nos papiers d'identité nous attendent, nous ralentissons le pas. Un attroupement s'est formé et tout en tentant de l'atteindre nous nous questionnons sur les probables festives raisons d'un tel ameutement. Mais à contrario de réjouissances, c'est la colère qui est ici réunion. Une pierre vole, puis une deuxième, finalement c'est toute la foule qui caillasse la bâtisse. Les vitres volent, les barrières sont arrachées et, tout autour, chacun s'enflamme à la mesure de l'effervescence collective. Interloqués nous interrogeons. La réponse est simple et claire:
Les Pamiris se défendent du joug du pouvoir central qui, la veille, a tiré impunément plusieurs balles, depuis le premier étage de leur antre, sur un véhicule qui passait sur la route principale de la bourgade. 4 jeunes gravement blessés et déjà un décédé. Ce n'est pas un fait rare. Les Pamiris ne se soumettent pas assez aux vouloirs du Président Tadjik, et, à ce titre, ils doivent en payer le prix. Rapidement on nous rejoint, nous demandant gentiment de nous mettre à l'abris de cette affaire qui ne nous concerne pas. Nous tentons tout de même d'atteindre la petite porte grise qui garde nos passeports. Peine perdue. C'est en longeant l'arrière de la ruelle enragée qu'une explosion rugit, suivit de quelques tirs. Puis la fumée. Cette fois, c'est plutôt clair, il y a peu de chance que nos documents survivent aux flammes...
De fait, lorsque nous rejoignons de nouveau la ville dans l'après -midi après s'être réfugié dans notre famille d'accueil durant quelques heures, il reste bien peu de chose des locaux administratifs dont la plupart sont encore sous la coupe du feu. Les cibles sont claires, rien d'autre que les symboles de l'emprise gouvernementale ne furent touché par la révolte, ni maison ou magasin abîmé, aucune personne agressée. Dans les rues plus un policier, seulement des gens par dizaines, centaines peut-être, qui rôdent, entrent dans les bâtisses, jettent papiers et meubles par les fenêtres. Les Pamiris sont satisfaits, bien que tristes des vies volées qui ne seront jamais remboursées. Quelques uns nous rejoignent, pour s'assurer que nous n'avons pas besoin d'aide, et nous expliquer les raisons de leur geste. La seule tension palpable est maintenant celle de l'attente des troupes de renfort gouvernementales qui devraient se présenter dans la nuit.
Sans papiers nous n'iront plus nulle-part. Il ne reste plus qu'une solution: quitter Khorogh au plus vite et rejoindre la capitale, Douchanbé.

 

rébellion des Pamiris face à l'opression du pouvoir central. incendie des bâtiments officiels (police, KGB, bureau du juge..)

 

24.05.2014:
Embarqués pour une vingtaine d'heures par un vendeur de légume dont le camion rentre à sa ville natale, Korgan-Teppa, presque à vide, nous traversons 600 kms de route. Le bitume est rare, et jamais en état. Les virages sont nombreux et le ravin proche. Le trajet est usant et notre voisin, copilote improvisé du chauffeur qui en soupire d'exaspération, ne s'arrête jamais de parler tout en hurlant, comme si la force du son changeait quelque chose à notre compréhension.
Une dizaine de contrôles routiers obligent l'arrêt et la discussion. Chaque fois les agents se tâtent de nous laisser passer car nous ne sommes en possession, pour seule et unique preuve de notre identification, que d'un papier sans tampon où trônent nos noms. Peu d'entre eux ont obtenus l'information de la révolte Pamiri et de ses conséquences.
Erintés, équidés comme humains, l'arrêt se clôture au bord d'une route aux heures des premiers bâillements du soleil. Douchanbé se trouve encore à 90 kms.
Demain sera fait de la recherche d'un cocon pour le temps de nos premières démarches de renouvellement de passeports.

26.05.2014:
Komil me dévisage avec un air suspicieux. Il n'est pas sûr de pouvoir combler nos attentes. D'autant plus quand les nécessiteux n'ont pas de papiers. Qu'est-ce qui lui prouve notre bonne foi? Rien. La parole est tout ce que nous avons. Etonnant de sembler si démuni alors que la seule chose qui diffère de quelques jours en arrière se trouve être l'absence d'un carnet permettant aux autorités de nous contrôler. Nous ne sommes plus rien ni personne, ni digne de confiance ni indigne, qui peut le savoir?
Cependant le coeur des Tadjiks vis-à-vis de l'étranger reste ouvert. Quelques sourires et demande d'aide finissent souvent par trouver refuge.

 

Korgan Teppa, notre nouvelle famille d'accueil


C'est ainsi qu'accompagné de deux jolies gamines de 8 et 12 ans nous dépoussiérons une des pièce d'une vieille bâtisse usée où vivent déjà depuis quelques temps deux hirondelles prêtent à la naissance de leurs oisillons.

cuisine       Salon


Nous dormons là durant dix jours pendant que Cortex et Rassoudok se goinfrent, sabots légés, des hautes herbes vertes qui envahissent les quelques hectares de la propriété fermée où nous logeons. Réveillés aux aurores par les chants de nos hôtes ailées nous passons chaque matin devant la maison de la famille de Komil. Que ce soit Gul, Zebo, Rosa ou Dile, aucune ne peut s'empêcher, et nos refus seraient une offense, de nous offrir un copieux petit-déjeuner avant que nous campions sur la route menant à Doushanbé, le pouce tendu vers la gentillesse de nos probables futurs chauffeurs.
Les allées et venues à la capitales prennent du temps, nous ne rentrons qu'à la tombée du jour rincés du fourmillement de la vie des grandes cités et accablés par les folles et incohérentes démarches administratives qui nous sont indispensables à l'obtention d'un passeport, d'un nouveau visa Tadjik ainsi que des visas de nos prochaines destinations.    

 

maquillage des sourcils à l'aide du jus sombre d'une plante nommé Ousma

 

 

 

15.06.2014:
La chaleur est écrasante. Le soleil brûle nos peaux sans aucun scrupules. Finalement mon voile est une aubaine, et il a beau être noir, je m'en couvre un peu plus. Les couvertures font transpirer nos pauvres amours sous leurs bâts. Il est grand temps qu'on trouve un endroit.
Après quelques arrêts sur le chemin et quelques rencontres au coin de ruelles du fait de nos recherches d'emploi --dûent à l'ambition d'obtenir des visas de longue durée-- nous avons rencontré notre aubaine: Véronique. On nous avait parlé d'une grande maison ouverte aux voyageurs, d'une femme aussi énergique qu'altruiste . Nous n'avions alors pas imaginé une seconde que l'entente serait si bonne que nous nous verrions offrir la chance de vivre dans ce lieu privilégié tout le temps de notre séjour au Tadjikistan, pendant que notre nouvelle hôte et son fils partaient pédaler plusieurs semaines à travers le Pamir.
Le seul ennui c'est que le jardin est petit, pleins d'arbres fruitiers et de fleurs. Bien que Véronique, adorable, propose sympathiquement d'en clôturer une partie ce ne serait vraiment pas raisonnable de les garder ici, ni pour le verger, ni pour Cortex et Rassou qui se sentiraient vite à l'étroit et rageraient très certainement d'être enfermé dans un espace restreint alors que des herbes de toutes saveurs envahissent les champs d'été.
Pour la première fois depuis notre départ, il y a maintenant presque quatre ans, nous prenons donc la décision de "faire chambre à part". Nous trouvons un champ encerclé de grandes palissades fermé par une porte de métal où nous restons camper avec eux plusieurs jours. Puis nous les libérons de notre constante présence.
Nous habitons maintenant en ville, non loin du centre, dans ce qui est un château de confort, apparemment nécessaire à quelques projets personnels autant qu'à un peu de repos. Nos anges aux longues oreilles, eux, passent leurs nuits dans leur parc. Nous passons chaque matin et chaque soir, les sortons à l'aube dans les champs en friche environnants, les rentrons chaque soir leur apportant quelques épluchures et pain sec.
Ils me manquent déjà. Mais à chaque situation son adaptation. Il semble que ces prochaines semaines se veulent citadines. Alors soit, acceptons.

 

 

TADJIKISTAN-RETOUR VERS LE COUCHANT

 

 

juillet 2014
Quelques tapes amicales sur la croupe brillante et musclée de Cortex. Caresses sur les deux têtes qui m'entourent. Gratouilles dans les oreilles. La poussière vole des cuirs, ils viennent de prendre un bain. A chacun sa notion de la propreté.
On se susurre la promesse de se voir le lendemain. Bientôt. La nuit sera courte.
J'escalade le mur. Loque le cadenas. Et saute de l'autre coté.
Ils me manquent déjà. C'est dur d'être séparé quand c'est la première fois. Choisir de vivre dans le confort d'un chateau offert sur le plateau de l'altruisme de Véronique, cela implique quelques concessions. Nous ici, eux là-bas.
Arrivée au bord de la route, légé balancement du bras. Une voiture s'arrête, elle m'emmene gentiement jusqu'au pont. Je descend. Un marshroutka s'arrête. Le n°11. L'enfant chargé d'empiller les somonis (monnaie locale) des clients sort pour gueuler sa direction. C'est la mienne aussi. Je monte.
Lorsque je descend la lumière s'éteint sur la citée.
On me suit. On me fonce dessus. On baille en coin. On promène les regards. On s'étonne. On s'interroge. On critique, on complimente. On attend fatigués et l'oeil hagard le dernier bus de la journée.
Il y a les petits chapeaux et les chemises, les chaussures en pointe de cuir brossée ou sale, et puis les sandales. On est en été.
Les moteurs grondent l'aliénation sans fin. Les portes s'ouvrent et se claquent dans un bruit de métal incertain.
J'entre dans le grand bus. Je prend de la hauteur, on observe mieux d'ici. Demoiselle en robe blanche à froufrou, viel homme d'histoire à la voix haute qui s'expose au milieu de son siège. De "Guissarki" il me parle, de Samarcande, des terres qu'ils ont perdus et qu'ils devraient reprendre... Mais l'arrêt nous coupe, je dois descendre, légèrement poussée par un jeune homme qui m'effleure la main éffrontément.
Soudain, on me fait signe de m'assoir. Le président requiert la rue à une allure à peine croyable où girofars et 4x4, soulevant la poussière tout aussi sûrement que l'air, ne laissent le temps de les apercevoir. Chacun retient son souffle.
C'est ça le pouvoir. La jouissance de balayer toute règle, de faire s'écarter le peuple d'un infime geste de la main, de voir les routes s'ouvrir devant soi, rien que pour soi. Perdre tout notion du réel. Se prendre pour Dieu et regarder d'en haut, avec mépris, la misère de sa création qui ne mérite décidément pas mieux que les miettes qu'on lui jette.
Le "vsyo" (c'est tout) de mon voisin achève la course. Les respirations reprennent. La vie reprend son cours.
Nouveau bus. Bondé cette fois. Un homme se lève. Il m'offre sa place. Galanterie inconditionnelle des transports.
Les perles d'un chapelet tintent et s'entrechoquent à la mesure du nombre d'"Allah" marmonnés.
Toutes pensées dehors, derrière les fenêtres les images bougent. Les mêmes chaque jour ou presque. L'air souffle et ça claque, ça ouvre, ça ferme,ça entre et ça sort, ça... Tiens! les mosaïques du Président sont achevées! Beau travail des ouvriers.
Enfin la palissade verte, l'entrée dans l'étroite et sombre ruelle menant au calme. Devant chaque porte, tout au long de la rue, les femmes balayent aussi bien qu'elles arosent le sol. Ca ruisselle sous les trottoirs.
Un sac plastique orange, repus et presque vomissant ses épluchures m'interpel. Un de ceux qui sont déposé chaque jour, n'attendant que d'être emporté par celui qui le souhaite, comme les fermiers des hauteurs de la ville qui cachent leurs vaches pour éviter l'amende. A l'aurée de la cité les herbivores sont interdit, illégaux. Leur tord? Produire du lait.
La fille du dirigeant possèdant une fabrique du dit liquide, les mamifères lui font concurrence déloyale. Décision démocratique: Tarrir la source, bannir les pis, s'enrichir sur le dos du petit en lui ôtant son moyen de subsistance.
Je m'empare du trésor, devinant déjà la future joie de Rassoudok et Cortex à la vue de la gourmandise.
Au coin de la rue deux petites m'attendent perchées sur un muret, impatientes du énième "hello" ou "salam alekoum" de la journée. Elles ricanent la main sur la bouche. Je serre leur petites menottes puis continue mon chemin.
Arrivée à la porte je lève le bras et atteint la sonnette. Un garde m'ouvre. C'est Fahrukh. Sourire timide de ses grands yeux vert: "Dobri vetsher" (Bonsoir). La porte se referme dans mon dos, me séparant désormais, par de hauts murs épais, de la vie qui vibre au dehors, au coeur de la rue.
Chaque jour débute et se termine par ce même trajet: 12kms allé, 12kms retour. David le matin, moi le soir.
Entre temps j'écris, David dessine, nous travaillons à nos projets, filons la patte à une association environnementale, et je donne quelques massages contre quelques somonis.
Et puis nous planifions la route future.

 

12 Août 2014
Nos esprits ont divagué à travers l'Afghanistan, de Kunduz à Torkham, en passant par Kabul.
Le sang a frémit devant le risque, le souffle s'est rassuré sur les routes, le regard à trainé son curieux dans les foules et les marchés tout aussi bien qu'au creux des villages, à l'ombre des maisons de terre.
Le mythe s'est attristé de tout ce qu'il n'aura jamais le temps de voir ni de comprendre. La peau s'est couverte de poussière. Le corps enfermé de linge s'est fatigué de chaleur.
De nombreuses fois nous nous sommes fait arrêté, contrôlé, ennuyé par des agents de la sécurité nationale dont l'anglais est trop aisé et courant pour ne pas y voir le signe d'une tentative étrangère de domination.
Le songe a ensuite rejoint le Pakistan, à travers Peshawar, Rawalpindi, et toutes les bourgades anexes piétinées de badauds en salwar kameez clairs et usés qui jonglent entre les camions aux sculptures et couleurs invraisemblables de finesse et les charettes d'ânetiers. Jusqu'à atteindre Lahore, la ville-frontière du rêve massala qui s'agrippe à ma chaire depuis l'enfance et qui ne me lache plus depuis.
Apparait, soudain, la si convoitée ligne imaginaire, celle où, chaque soir, Indiens et Pakistanais s'affrontent en danse et gymnastique virile, s'opposant la grandeur des drapeaux, la hauteur des jeté-de-jambe, la noirceur de l'oeillade, cloturant le théâtre d'une poignée de main sèche et rapide qui se veut émouvante à l'oeil du poète mais ne l'est guère pour les nationalistes des deux camps.
Les grilles se ferment soudainement brutalement, à peine les doigts des militaires délacés.
Nous sommes coté Indien, la fin de journée ne va pas tarder.
J'aurais cru pleurer en touchant cette terre que j'inventais depuis des lustres orange à rouge. Mais les larmes ne perçaient pas, aucune raison de s'appitoyer sur soi, bien au contraire. Les ânes réclamaient déjà la promesse d'un campement durable et d'escapades libres à durée indéterminées.
Inopinément nos vues se brouillent. Les images filent entre nos doigts à une allure si folle que nous n'avons pas même le temps d'y attraper quelques bribes de notre destin. Elles finissent leur course pulvérisées sur le sol, dans une mare d'encre amère.
C'est là que nous nous réveillons en Chine.
La route à des odeurs de sauvetage et pour cette raison même il est impossible de distinguer l'espace qui borde le chemin. Nous marchons droit vers un cul-de-sac où nos frons ont déjà marqués le mur. Cette fois c'est le sol qui se dérobe sous nos pieds et sabots sans qu'un chinois n'ait eu le temps de traverser nos vues.
180 degrés. Le virage est si subit et déroutant que nos esprits tanguent de tournis. Mais ils ne tardent pas à retrouver l'équilibre et repartir à la rencontre de contrées partiellement sillonées. C'est l'Ouzbékistan qui sculpte le néant de nos idées le premier, en ajoutant au Plov et petits chapeaux des sentiers arides aux eaux salées serpentant quelques semaines de montagnes avachies.
Le Turkménistan lui fait suite en révérance, les jeunes bécassines tressées agitant déjà leurs tabliers non loin de leurs camarades en costar dont nous n'avons pas le temps de deviner la couleur des yeux tant les heures, en pays totalitaire, sont compressées jusqu'à l'épuisement.
Retour en Perse. Accueillis par un tapis de sable fuit par l'horizon assoiffé. Bercés par la douce mélodie des mots chantés par des êtres aux visages plaisants.
Des kilomètres de solitude, des plats infinis, des montagnes aux couleurs blanche, ocre, orange, brune, rouge qui mutent à chaque virage. Des odeurs d'épices, de pain, de thé. Des saveurs innombrables déjà reniflées. Des impressions multiples déjà ressenties.
Puis plus rien. Trou noir.
Nous avons voyagé pendant des jours et des mois dans un espace temps de quelques heures, à peine quelques jours, sans même nous déplacer de Doushanbé. Nous avons fantasmé des destinations, inventé des décors, rêvé des rencontres et plus encore, sur la selle d'un vélo, ou entre deux bus, sous l'eau des fontaines de l'avenue Rudaki, devant des portes d'ambassades, au guichet de l'immigration, dans les ruelles du voisinage, assis dans un fauteuil ou un hamac, allongés dans l'herbe les yeux vers le ciel ou en nous même...
Mais peu importe où nous avons cru aller, où nous pensons partir, demain est un autre jour et lui seul connait le fin mot de l'histoire.
Nous avons marché durant quatre années pour rejoindre une utopie à la force de notre volonté. Nous avons été rattrapés à quelques mètres de l'arrivée par la froide réalité terrestre qui semble imposer aux êtres humains d'être manipulés par leur congénères au pouvoir.
Le monde est un jeu d'échec où les pions se baladent difficilement au milieu des cavaliers, des fous, des tours et des souverains.
Un seul coup de téléphone fut décideur de notre futur et de l'écroulement d'un chateau dont deux seules cartes manquaient. Un seul vaniteux bourgeois gonflé de suffisance accréditée ordonna notre sort comme s'il en avait le droit.
La dernière tentative d'obtention d'un visa Pakistanais et Afghan passait par une lettre d'ambassade que nous remis une agence. Un faux, il semblerait. Il fut découvert.
C'est ainsi que sur la base d'un vieil accord entre les deux partis la France demanda --mais ce n'était apparemment pas une question-- au consulat Afghan d'annuler le visa déjà collé sur nos passeports.
Les représentants de la France à l'étrangers étalent étonnament leur irrespect du droit à la liberté de circulation (art.13.déclaration des droits de l'Homme). Dans le dit article on ne parle pas de limites liées aux risques encourus ou d'exception considérant l'interêt diplomatique ou économique maladif des Etats qui se "ruineraient" en cas de sauvetage, ne s'inquiétant pourtant nullement de payer leur ambassadeur 30.000 euros à la fin de chaque mois. l'indignation est faible mot quand on peut observer nos politiques se vautrer dans des déclarations enflammées alors il sagit d'attaquer autre pays sur son irrespect de la même dite déclaration, faute grave légitimant qu'on envoit soldats rétablir à coup de bombe la liberté des étrangers.
Qu'on commence par s'occuper de la notre de liberté!
Je m'imaginais jusqu'à présent décider de mon corps, de ma vie... Naïve erreur.
Certains brandiront sans doute, déjà convaincus vainqueurs de nos blâmes, le nécessaire secours à notre inconscience, le sursit de nos vies, la grâce des années octroyée par le gouvernement. Trop bon seigneur.
Je m'interroge tout de même: qui d'autre que moi-même est en droit de disposer de mon avenir? de choisir mon lendemain?

C'est ainsi sur les chemins quadrillés par les geôliers du monde entier qu'il semble que nous devions quitter des yeux le levant pour s'en retourner vers le couchant. Errants.
Les nuques se réchaufferont à l'instar de nos rétines. Nos rêves se balancerons tels une plume dans l'air jusqu'à ce qu'ils --prions pour qu'ils s'apaisent-- finissent leur course en effleurant le grain chaud de la peau terrestre où ils se reposeront. Si tant est bien sûr qu'une terre offre à nos corps et âmes piaillant le besoin d'un nid le trop rare honneur d'accepter de les accueillir à durée indeterminée. Si un tel miracle survient, alors nous nous y installerons confortablement, méditant l'horizon, vivant de nos propres dons, patientant la caresse de nouveaux vents sur nos frimousses baladines.
Les invitations aux vadrouilles légères, car passagères, seront bénédictions vu du fond d'une cabane solitaire où nos ânes rôderont, enfin libres, dans les immenses flancs de montagnes environnant.
Comme elle sait être douce, la berceuse de l'envol.
Comme elle sait être cruelle, la contine de l'errance.

 

28.08.2014
Aujour'dhui nos empreintes s'imprègnent pour la seconde fois de nos vies sur le sol Ouzbek, visages tournés vers le couchant. Qui l'eut cru?
Tout change. Tout évolue. Constemment. Le mouvement est perpétuel. Inaltérable.
Une force roulante qui crée, façonne, parfait, abîme, désagrège, épouste et ramasse les cendres pour modeler de nouveaux édifices forts de l'existence fânée du précédent ouvrage.
Nos vies, aussi bien que chaque particule, atome, électron, s'entremêlent dans ces boucles sans fin, flexibles de formes et de longueurs, dont nous ignorons tout de la prochaine courbe.
L'imprévu est inéluctable. Le renouveau indispensable. La modification de trajectoire primordiale.
C'est le maintient d'un équilibre --pensé fragile par croyance mais dont la force transcende le connu-- qui s'impose.
Nager à contre-courant fatigue inutilement. A-t-on déjà vu un nuage présenter poitrine aux vents?
Demain se laisse porter vers une nouvelle aube. Le soleil se hissera, comme chaque matin depuis le premier souffle, il réchauffera les âmes et emportera nos élans vers L'oeuvre mystérieuse, minutieusement sculptée des mains du monde.
Chaque nouvelle trace de nos pas portera en elle les lignes d'une conscience mûrie de la mémoire de milliers de kilomètres de terres foulées. Traces noyées dans le flot incessant du dynamisme planétaire. Témoignage éphémère. Apparement nécessaire.

 

Si nous n'attérissons pas où nous le voulions, nous attérirons certainement où nous le devons.

 

"Ce qui est flexible est inébranlable" Lao Tseu

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires (5)

1. Cardon lundi, 16 Février 2015

Bonsoir,

Heureuse de vous retrouver à nouveau à travers votre témoignage. Quelle magnifique aventure! et quel courage! Merci pour votre regard si juste sur le monde et ces mots, cette écriture qui rend la lecture très agréable. Vous me poussez à croire en mes rêves qui s'incarnent dans des choix de vie tout en prenant pleinement conscience de ces limites. Merci. Lacho Drom sur ce retour Mille et une good vibes et des caresses aux amis équidés Eloïse

2. Quebeuls mardi, 30 Décembre 2014

Bonjour à vous. Merci de ces récits de voyage toujours enchanteurs par leurs couleurs faites de tout, comme le voyage.
Je pourrais vous souhaiter de bonnes fêtes, une bonne année, etc.... mais là où vous êtes (et pas forcément que géographiquement) cela a t-il une importance ?
Portez-vous bien...

3. Lena vendredi, 26 Septembre 2014

merci les amis!! bonne route, courage!!

4. Alex mardi, 16 Septembre 2014

Hi guys. I found you while reading Radu's bicycle travel story whom you met near Khorog. Bon chance! Are you OK?

5. fred lundi, 30 Juin 2014

prenez bien garde à vous et continuez de me faire rêver!

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