COME-BACK to Turquie

 

 

 

13 Novembre 2014: frontière Turque


On entre comme si la question ne s'était jamais posée. Pourtant je vous assure que nous nous sommes posé la question.
Cette fois nous décidons de suivre le flux de l'Univers qui nous tire par la manche depuis quelques semaines. La frontière sera donc notre lieux d'accroche jusqu'à ce qu'un poid-lourd accepte de nous transporter jusqu'à Ankara, ou, de préférence, Istanbul. Trente minutes plus tard, un miracle. Il va jusqu'à Istanbul. Je me frotte les yeux plusieurs fois, j'ai un peu de mal à y croire. Pourtant l'homme est bien face à moi. Nous parlons Turque et il répète qu'il peut nous transporter gratuitement jusqu'à la porte de l'Europe.
Il nous emmene par delà les distances et les jours. Il nous emporte par delà le profit et l'interêt. Il nous sauve de l'hivers sans même en avoir conscience. Derrière les vitres les paysages défilent. Et petit à petit la végétation réapparait. Les montagnes sèches se couvrent tout d'abord de buissons, puis peu à peu d'herbe, apparaissent des arbres, des forêts... En quelques jours seulement la nature recouvre le sable et la terre. Les tons bruns et ocres cèdent la place à un vert intense. Un vert depuis longtemps oublié dont nos pupilles se rassasient. Nos deux compagnons aux longues oreilles ne profitent pas du spectacle depuis l'arrière, mais j'imagine déjà leur ravissement à l'ouverture des portes.
Notre conducteur se nomme Hussein. Quel étonnant personnage! Il lui est difficile de passer ne serait-ce qu'une minute avec lui-même. Il tente constemment de déjouer son état de routier, qui se voudrait solitaire, de diverses et variées maières: appels téléphoniques après appels téléphoniques, cigarette après cigarette, arrêts réguliers aux restaux routiers, et puis nous. Voilà finalement l'interêt qu'il trouve à sa générosité, que nous l'aidions à passer à côté de lui-même. Intriguant. Une intrigue qui se révèle rapidement décevante car Hussein est symbole parfait de la dualité humaine, capable du meilleur comme du pire. Comme beaucoup d'hommes de sa nationalité (sans vouloir faire de généralités) il ne respecte que peu les femmes étrangères et semble penser, et ceci malgrés la présence de David qui est dit être mon "mari", qu'une porte charnelle pourrait s'ouvrir à lui. Ce genre d'homme ne veut jamais voir que ce qu'il veut bien voir. Il vit dans un monde de préjugés et désirs l'aveuglant complètement de la réalité. Ce qui nous offre une fin de parcours commun d'un irrespect grotesque:
Nous sommes à l'arrêt sur un parking pour passer la nuit. David est allongé sur la couchette du haut, Hussein sur celle du bas, et moi à un mètre à peine de lui sur le siège passager. Il faut croire qu'il s'imagine que tout le monde dort déjà car il s'autorise soudain une vidéo coquine soupoudrée d'une masturbation. Faut quand même pas pousser! Je sors de la cabine pour rejoindre Cortex et Rassoudok dans la remorque et m'improvise un lit sur les sacoches tout en soupirant d'exaspération. A peine quelques heures plus tard je m'éveille au son du moteur qui démarre. Je plie mon duvet et m'apprête à sortir... Au moment où le camion part. Panique. Une des deux porte arrière s'ouvre en grand. Cortex est de ce côté-ci, à seulement quelques centimètres du bord. Nous prenons de la vitesse. A cause de l'urine ses sabots glissent et se rapprochent dangereusement du vide. Je hurle de toute ma voix dans l'espoir --que je sais inutile-- d'être entendue tout en jetant du foin sur le sol avant d'attraper une corde pour sangler le corps de Cortex. Je me trouve maintenant moi aussi à quelques centimètres du vide sans aucune sécurité. Je ne refléchis pas. J'agis sans attention aux risques inconsidérés que je prend pour éviter le pire à Cortex. Je le saucissonne tant bien que mal contre Rassou et la barre de métale qui clôture leur box improvisé. Le camion est maintenant lancé sur l'autoroute. C'est le moment de prier.
Pendant ce temps là David ouvre les yeux. Le camion roule. Il serait bien resté au lit mais quelque chose l'appel. Il sort la tête du duvet, s'aperçoit immédiatement de mon abscence. Panique. Il ordonne à Hussein de s'arrêter. Quand il arrive en courant à l'arrière du véhicule, presque sûr de la tragédie, je saute sur le sol les jambes tremblantes et crache mes derniers sons. Je n'ai plus de voix. Mais tout va bien, tout le monde est en vie.
Il ne reste que deux heures de route avant que nous soyons débarqués le long de la côte, à deux jours de marche d'Istanbul. Je ne ferais donc pas d'éclat. De toute façon je n'ai plus de voix. Tout ce que nous voulons maintenant c'est arriver, et qu'Hussein s'en aille.

Istanbul:
Trois jours de marche en pleine ville. Un calvère. Heureusement il y a toujours une miraculeuse oasis qui se présente quand le jour cligne paupière. Et parfois bien qu'interdite aux campeurs, la garde locale fait preuve de compréhension. Bienvenue en Turquie! Ici la police oublie souvent de demander les passeports, mais rarement de nous prendre en photo. Ici nous nous réjouissons du confort de cotoyer des autorités non agressives tout autant que des comportements de la population, et de cette possibilité dingue que de marcher dans une rue sans être reluqué des pieds à la tête. 2 ans et demi plus tôt j'applaudissais notre sortie du pays, 2 ans et demi plus tard je me rendais compte que sur certains aspects la Turquie m'avait manqué.
Lentement mais sûrement nous nous frayons un chemin à travers le labyrinthe de la cité et rejoignons le premier pont. Le Bosphore est là, tout proche. Il n'a pas bougé depuis trois ans et pourtant dans un sens comme dans l'autre il déclanche une forte émotion. Il est le symbole d'une étape. Les journalistes l'ont senti, c'est donc justement à ce moment précis qu'ils décident de nous importuner avec leurs questions et leur irrespect maladif. La police se voit donc dans l'obligation de faire respecter la loi devant les téléspectateurs: la traversée du pont est interdite aux piétons, en prévention des suicides. On a pourtant insisté sur la parfaite santé mentale de Cortex et Rassoudok. Mais rien n'y fait. Direction le deuxième pont.
Un jour plus tard... Cette fois nous allons droit vers les autorités pour leur apprendre qu'ils n'ont d'autre choix que de trouver un moyen de nous faire traverser. Tout d'abord surpris, fortement sympatiques, c'est ce qu'ils font. La ville d'Istanbul nous envois rapidement un camion pour nous télétransporter en dehors de la civilisation. A nous l'Europe! Du moins presque...
C'est là que se révèle à nous l'incroyable pouvoir des médias. Si les gens se trouvaient souriant sans surplus et généreux par intermittence nous avons soudain dû faire face à une incroyable vague de dons. Le simple fait de nous avoir vu à la télé a fait tourner les têtes, comme si cela faisait de nous des êtres bien meilleurs que nous l'étions la veille. Les coups de klaxon n'arrêtent plus, les photos se multiplient, on nous offre des thé à tour de bras et de la nourriture à ne plus savoir quoi en faire, on nous donne même de l'argent, et les camions s'arrêtent d'eux même pour nous offrir leur aide. Je ne préfère pas penser aux conséquences dans le cas où les journalistes nous auraient présenté sous un mauvais jour...

samedi 29 Novembre 2014:

J'ai le coeur opressé. Nous sommes à la frontière Européenne officielle. Ce n'est pas qu'une frontière de plus. C'est LA frontière. Parce que quand on s'imagine rentrer c'est bien évidemment si on nous l'autorise. Et dans le cas contraire... Qu'est-ce qu'on va faire? Ne pas penser. Penser ne fait qu'envenimer l'inquiétude. Mon corps lâche des soupirs à la chaîne. Il est usine à déprésurisation. Il faut qu'on entre. Mais si on nous rejette? Avec cette rivière on ne peut pas espérer traverser discrètement. Ou alors il faudra d'abord apprendre à Rassoudok à nager... Peu réaliste. Il faut qu'on entre. On est là devant une ligne de peinture et ils nous font attendre. En 4 ans on ne nous a jamais laisser poirotter précisément devant la ligne. Carrés. Européens. Soupir. On voulait rentrer pourquoi déjà? Soupir. On va entrer. Il est stressant ce militaire avec son talky-walky. Et ce militaire Turque qui ne comprend pas lui non plus pourquoi on nous fait attendre. De son coté de la ligne.
Finalement on nous autorise à enjamber les couleurs du drapeau pour aller discuter avec le Vétérinaire. Comme d'un son lointain j'entend ses cordes vocales vouloir nous renvoyer en Turquie. Trop tard, nous avons a traversé les quelques centimètres de peinture, nous ne retournerons plus en arrière. "Comme vous voulez, je peux essayer de joindre la capitale, mais ça ne sera que lundi."

 

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